mercredi 5 mars 2014

Les recensions de l’Académie : Les Fils du Soleil



Les recensions de l’Académie 1

Les fils du soleil : Arméniens et Avis du Dersim / Erwan Kerivel éd. SIGEST, 2013, cote : 59.343








La réislamisation forcée actuelle, organisée en Turquie par le parti conservateur au pouvoir « Adalet va Kalkinma Partisi » (Parti de la Justice et du Développement), ne doit pas faire illusion ; même s’il y a une volonté de masquer, voire déradiquer les minorités ethniques (Kurdes, Lazes, Turkmènes, Grecs) ou religieuses (Arméniens, Alévis, Ahl e Haq), les particularismes régionaux demeurent. Monsieur Kerivel, dont nous avions recensé le pcédent livre  La  vérité  est  dans  l’homme  : les Alevis de Turquie (Alfortville, Sigest 2011) et qui est un humaniste engagé, s’intéresse ici au Dersim, gion montagneuse du sud-est  de la Turquie, proche de lArménie et de lIran, que les Kurdes nomment « Porte dArgent », les Arméniens « Pays de Sem ou de Simon le Zélote », parcourue par le fleuve Kema Su, bras nord de l’Euphrate et le Murat Su, son bras sud. Cette région fut appelée « Arminia » par les Perses qui en firent leur 13e satrapie.


C’est là qu’eut lieu l’iranisation des Arméniens, qui adoptèrent les dieux mazdéens, Aremedz « Architecte de l’univers », père de Mithra et dAnahita. Tigrane le Grand (95-55 avant J.C.) annexa la région à son royaume dArménie. Devenus chtiens, les Arméniens conservèrent la tradition zoroastrienne de la messe du lever du soleil ou «arevakal», le Christ  étant  assimi à cet  astre,  cest  pourquoi  l’auteur  les appelle  « Fils  du  Soleil » ou »Arevordiks » (qui a le sens de « Issus du feu »). Du Ve  au IXe  siècle, les Arméniens tiraillés entre Byzantins, Perses puis Arabes, forgèrent un nationalisme religieux distinct du christianisme orthodoxe byzantin en adoptant le monophysisme, en demeurant courageusement chtiens dans un environnement humain islami et en sappuyant sur un clergé  for de  « derder »  (prêtres  mariés),  "abegha"  (moines  célibataires)  et  de « vardapets » (savants docteurs). Lorsqu’au XVIIe  siècle, les « grandes compagnies » de « djelali »,  soldats  démobilisés  devenus  bandits,  massacrèrent  les  chrétiens  dans  toute l’Anatolie, beaucoup dArméniens gagnèrent le Dersim et certains se convertirent à l’alévisme pour être protégés ; cest ainsi qu’Arméniens et Alévis firent leurs dévotions dans  les  mêmes  mausolées  locaux  de  saints  qui  portent  un  double  nom  musulman  et chtien. Les massacres dArméniens et de Syriaques organisés par le Sultan Abdulhamid de 1892 à 1918 suscitèrent chez les Alévis, eux-mêmes ostracisés, l’organisation de filières d’évasion des chrétiens vers la Russie, malgré les menaces du Gouvernement dIstanbul d’exécuter tout sujet musulman qui sauverait un chtien. À cette époque aussi, des Arméniens adoptèrent l’alévisme.





Auparavant au XIIIe  siècle, les tribus turkmènes et kurdes s’étaient réfugiées dans les montagnes anatoliennes pour échapper à l’invasion mongole ; leurs clans étaient dirigés par des cheikhs de confréries, Abdal, Kalendar ou Kizilbash (« turban rouge »). Ce sont précisément ces derniers qui autour du Cheikh turkmène ( ?) Safieddine vont adopter le chiisme afin de lutter contre les champions de l’islam sunnite, les Ottomans, clan de la tribu turque des Oghouz, qui avaient mis fin au sultanat seldjouqide dAnatolie au XVe siècle et allaient de leur capitale Bursa (Brousse) organiser la prise dConstantinople en 1453. Les Kizilbash, que fera découvrir Elisée Reclus (1830-1905) dans sa Nouvelle Géographie universelle adoptèrent des traditions mazdéennes qu’ils islamiseront, comme le personnage de Mithra devenu « Khodr » (prophète coranique) et que les Arméniens transformèrent en Saint « Vahagn ». Les Safavides, nouvelle dynastie perse qui allait faire adopter le chiisme par l’ensemble des Iraniens au XVIe siècle, s’affrontèrent avec les Turcs dans cette gion du Dersim de 1512 à 1639.


Les Alévis du Dersim allaient être influens par le chiisme kizilbash qui croit à l’ubiquité et à l’omnipotence dAli, établit le lignage des clans et de leurs guides spirituels, les « Pir » (ou « Cheikh »), prode par initiations successives à l’enseignement spirituel confrérique des «apprentis » (mourid) cooptés selon un rituel de franchissement d’épreuves appees « seuils » comme pour les Bektachis. Les initiés se nomment aussi « Ahl é haq » (disciples de la Vérité ou de Dieu). Les Alévis doivent se choisir un « frère de l’Au-De », qui est dune autre famille ; leurs descendants ne pourront jamais se marier entre eux à cause de la sacralisation de cette fraternité ; il arrive que ce nouveau  « frère » soit un Arménien avec lequel sont tissés des liens de sang ; on voit ainsi qu’on est loin du mépris affiché par les sunnites turcs envers leurs compatriotes chtiens


En 1921, le pouvoir turc encore sultanien décida l’extermination des Arméniens réfugiés au Dersim et parfois alévisés. Plus tard, les Alévis locaux, également soupçonnés d’être des descendants dArméniens, allaient être une nouvelle fois décimés par larmée dAtatürk en 1931 dans des opérations militaires sanglantes ; le nom même de «Dersim» fut supprimé et la région s’appellera désormais « Tunceli ». Lordre exclusivement sunnite devait y gner malg le fait que le Régime turc prétendait être devenu laïque.

Monsieur Kerivel a rédigé, pages 139 à 151, une bibliographie dune centaine douvrages, souvent peu connus sur cette partie de la Turquie. Il a ajouté plusieurs annexes précieuses, pages 152 à 169, comprenant des photographies de la gion, des massacres des habitants en 1931 ainsi que des cartes gionales. Pages 32-33, un tableau est consacré aux tribus du Dersim et à leur localisation. Il faut féliciter l’auteur davoir collecté, au cours de ses séjours, une documentation qui nous fait mieux connaître cettegion excentrée de la Turquie actuelle, exceptionnelle pour les bons rapports interconfessionnels entretenus uniquement par la volonté des autochtones.





Christian Lochon

 
1 Les recensions de l'Académie de Académie des sciences d'outre-mer est mis à disposition selon les termes de la  licence Creative Commons


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