lundi 21 décembre 2015

La Pensée stratégique russe

La pensée stratégique russe
Guerre tiède sur l’Echiquier eurasien (2012)
Les révolutions arabes, et après ?

de Jean Geronimo *
préface de Jacques Sapir

Editions Sigest - EAN 9782917329375



Résumé
La disparition de l'Union soviétique, le 25 décembre 1991, au crépuscule d'un siècle désenchanté, ne fut pas seulement la « plus grande catastrophe géopolitique du siècle ». Elle fut aussi une rupture radicale dans la pensée stratégique russe, contrainte d'abandonner une vision trop idéologique d'un monde bi-polaire, pour une approche plus réaliste des menaces périphériques issues d'Asie et d'Occident. Désormais, la Russie post-communiste se retrouve face à de nouveaux défis, sur l'Echiquier eurasien et face à l'Amérique, structurellement guidée par la ligne « anti-russe » de Z. Brzezinski.
Dans le contexte d'une conflictualité latente, surgie des méandres de la Guerre froide et menaçant la stabilité de l'espace post-soviétique richement doté en énergies, la Russie mène une stratégie de reconquête régionale en vue de son retour comme grande puissance. En tant que « pivots géopolitiques » de stratégies ambitieuses, les républiques de l'ex-URSS deviennent les leviers d'une lutte d'influence. Aujourd’hui, la poursuite de « l’encerclement » par l’axe OTAN/USA – encouragée par la crise ukrainienne – et la possible contagion révolutionnaire issue d’un Printemps arabe manipulé – notamment en Syrie – sont perçues, par le Kremlin, comme des menaces majeures.
Contrairement à la croyance illusoire d'une fin libérale de l'histoire porteuse d'une paix éternelle, Moscou est contrainte à une veille stratégique, au coeur de l'Eurasie. Troublante inertie.


Post scriptum
Les révolutions arabes, et après ?
A la recherche d’un « printemps russe »…


« Voyez la situation qui s’est créée au Proche-Orient et dans le monde arabe. (…)
Il est pleinement vraisemblable que s’y produisent des événements compliqués, y compris l’accès au pouvoir de fanatiques. Cela signifierait des troubles pour des décennies et la propagation de l’extrémisme. Il faut regarder la vérité en face. Ils ont déjà, auparavant, préparé un tel scénario pour nous, et ils essaieront a fortiori de le réaliser maintenant. »1

Dmitri Medvedev
Président de la Fédération de Russie
Discours à Vladikavkaz, Ossétie du Nord
22 février 2011
(…)

Extrait pp.119-120
La Russie dénonce l’ingérence et le rôle démesuré de l’Otan, sous l’impulsion américaine, au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et, plus globalement, sur le continent eurasien, au détriment d’une ONU impuissante et manipulée. Ce faisant, elle y voit la répétition d’un scénario déjà bien rôdé, dans le prolongement de la stratégie conduite contre la Serbie de Milosevic à la fin des années 1990 et qui s’est achevée, en 2008, par l’indépendance du Kosovo musulman. En ce sens, la gestion occidentale des « révolutions arabes » peut être considérée, en partie, comme un sous-produit de la lutte d’influence entre leaderships concurrents, initiée sous la Guerre froide et poursuivie, depuis, sous des formes certes rénovées – mais préservant, sur un plan structurel, la fonction politique de l’Otan.
Cette hypothèse a été parfaitement validée dans le cas de la « révolution libyenne » et pourrait, sous la double pression de la coalition occidentale et de la Ligue arabe soudainement éprise de liberté, bientôt s’appliquer à une « révolution syrienne » encline à passer la vitesse supérieure, avec le blanc seing occidental. Dans la vision russe, le « scénario libyen » deviendrait une sorte de norme internationale informelle faisant de l’Otan un instrument incontournable de gestion des crises (géo-)politiques. Or, parfaitement consciente du danger d’une telle option, Moscou s’oppose à toute généralisation du « modèle libyen » sur l’Echiquier arabe : « Nous jugeons inacceptable l'utilisation du "modèle" libyen afin de résoudre d'autres crises »2. Désormais, légitimée par une forme apparente de consensus international née du « printemps arabe », l’Otan est perçue par Moscou comme le levier d’extension de la zone d’influence idéologique américaine dans le monde, au nom de la démocratie comme valeur suprême et universelle. Trop longtemps restée sur le reculoir et menacée dans sa propre zone de domination, la Russie conteste cette avancée.
Etrangement qualifié par Z. Brzezinski de « réaction profondément émotionnelle »3, le « printemps arabe » s’inscrirait dans une forme de contagion démocratique planétaire considérée comme irréversible et, surtout, idéologiquement souhaitable. Or, à l’instar de l’évolution libyenne, Moscou redoute une dérive incontrôlable de cette « démocratisation » arabe vers un « hiver islamiste » (…).
Jean Geronimo,
Grenoble, le 26 janvier 2012


1 Voir sur le site du président, en russe [http://news.kremlin.ru/transcripts/10408].
2 http://fr.rian.ru/world/20111205/192278934.html : « Conseil Russie-Otan : Moscou évoquera la Libye et le bouclier européen », Communiqué du MID, 5/12/2011 – RIA Novosti.
3 http://www.lemonde.fr/11-septembre/article/2011/09/11/zbigniew-brzezinski-nous-avons-sur-generalise-et-theologise-la-nature-de-cet-acte-terroriste_1570688_1569588.html : « Nous avons sur-généralisé et théologisé la nature de cet acte terroriste », Z. Brzezinski, 11/09/2011 – Le Monde.fr.

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* Voir aussi le dernier livre de Jean Geronimo : Ukraine une bombe géopolitique